Quand la réalité démocratique devient un mythe, il faut un contre mythe

Alors que se tenait le 18 novembre notre Forum La France Qui Essaie au Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE), mettant notamment en valeur les solutions expérimentées par les territoires membres de Solutions Solidaires et l'importance démocratique de l'expérimentation locale, le Président du Conseil Départemental de la Nièvre, Fabien Bazin, publie dans le prolongement de cette séquence une tribune pour notre plateforme.
L’idéal démocratique, porteur de valeurs fondatrices comme la justice, l’égalité et la participation, est de plus en plus perçu comme un mythe au sens d’un idéal lointain, fragilisé par la concentration du pouvoir et l’éloignement des citoyens des décisions qui les concernent.
Injonctions de renoncements permanents, capitalisme qui broie les classes moyennes et les plus fragiles, services publics affaiblis, dialogue social de façade, empêchement d’une décentralisation asphyxiée, ou encore conventions citoyennes et cahiers de doléances effacés, les sentiments d’injustice et de déconsidération auxquels s’ajoutent les incertitudes face à l’avenir, nourrissent des colères délétères pour la démocratie.
En compensant la rareté de ses élus territoriaux par une concentration et une verticalité croissantes du pouvoir, le Président de la République a largement alimenté ce décalage entre l’idéal et la réalité démocratique et poussé des mouvements aux relents nauséabonds, qui tendent à une « trumpisation » de la France.
La réalité démocratique devient un mythe parce qu’elle est attaquée et rabotée de toutes parts.
La démocratie représentative se fonde aujourd’hui sur une désertion des urnes et un socle de confiance toujours plus fragile.
Il en va de même dans l’entreprise en raison d’une syndicalisation relativement faible en France.
En outre, les Français se sentent de plus en plus éloignés des centres de décision, ces derniers étant perçus comme déconnectés des singularités des vies et des territoires.
Cela est renforcé par l’idée que les politiques se tourneraient vers les citoyens et les forces vives à la seule approche d’échéances électorales.
Si la participation citoyenne existe à travers des initiatives remarquables ici ou là, elles demeurent éparses, de portée limitée et soumise en local au bon vouloir de collectivités étouffées sur le plan budgétaire.
La stratégie gouvernementale de coupes financières toujours plus drastiques entrave la libre administration des collectivités en les contraignant de facto à se concentrer sur leurs seules compétences obligatoires qu’elles peinent pourtant à financer.
Cette stratégie a un autre nom : la négation de la démocratie de proximité par le hold-up des acteurs de la décentralisation.
La relation entre les élus de proximité et les citoyens est malmenée par la perte de confiance et la morosité comme seul horizon, que Coluche résumait avec la formule tristement célèbre : « Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi. Je vous dirai comment vous en passer. ».
Enfin, la démocratie est devenue un mythe parce qu’elle se soumet à la dictature du temps court. Au lieu d’analyses partagées, les fondements de la décision publique sont de plus en plus sacrifiés sur l’autel d’avis intempestifs, comme autant d’injonctions à réagir plutôt qu’à penser.
Pour quelques opportunistes, la politique, dans ce qu’elle a de plus honorable, n’est plus prescriptrice d’une vision de la société et du monde à travers la réalité des vécus et la recherche de consensus mais par les divisions et les colères entretenues.
Alors comment construire un contre mythe avec un continuum démocratique refondé et un enthousiasme retrouvé ?
Pour que la démocratie retrouve son pouvoir fédérateur, il est crucial de réinventer ce mythe fondateur en lui redonnant un sens collectif et tangible. Ce nouveau mythe démocratique doit être un récit mobilisateur qui inspire et projette les citoyens vers un avenir commun, tout en répondant aux singularités des vies, en proximité.
Cela implique plusieurs éléments.
Faire vivre la démocratie représentative par la démocratie participative.
Il est en effet essentiel que les gens soient parties prenantes des décisions qui les concernent au-delà des échéances électorales.
Pour cela, assumons la complexité et réhabilitons les vertus du temps long pour la controverse, la recherche de consensus et la construction collective.
Pour cela, créons les cadres qui permettent de réactiver un mythe démocratique qui replace chaque citoyen au cœur du projet démocratique, en offrant une vision commune et des moyens concrets d'agir.
Rendre la démocratie plus participative et inclusive.
Pour cela, multiplions les espaces d’expression, de participation, de délibération citoyenne, et rendre du pouvoir d’agir aux citoyens.
Pour cela, créons des passerelles entre toutes les forces agissantes, entre des personnes et des mondes qui ne se parlent pas toujours, sans exclusion.
Pour cela, incluons toutes les forces vives dans la vie publique. Dans la Nièvre, des coopérations se développent entre l’économie sociale et solidaire et l’économie traditionnelle pour construire un territoire plus soutenable.
C’est aussi une sorte de « service public citoyen » qui se crée et qui, par l’implication des uns, améliore le quotidien de tous.
Les bénévoles des territoires habilités Zéro chômeur repèrent 30 % de plus de gens éloignés durablement de l’emploi que les dispositifs traditionnels.
Que deviendraient certains villages sans les épiceries citoyennes ?
Comment maintenir une filière viande sans la constitution d’une coopérative et la mobilisation de ses adhérents ?
Quel l’accès à la santé et la sécurité du territoire sans les sapeurs-pompiers volontaires ?
C’est aussi avec les habitants que s’invente la maison de retraite du futur, ouverte sur son environnement ou que la « bande des moins jeunes » accompagne les jeunes dans leurs démarches et leurs projets.
Enfin, exiger de l’État le respect de la décentralisation et du contrat démocratique.
Réinventer un continuum démocratique c’est remettre la proximité et les territoires au cœur des enjeux. Le local est l’échelle des innovations utiles aux singularités des vies, à la participation citoyenne et au besoin de faire communauté.
Pour cela, l’État doit témoigner de sa confiance dans les collectivités, leur laisser les moyens de faire vivre et de concrétiser leur légitimité démocratique.
Le contre mythe démocratique passe par la République de la proximité.